L’histoire sans fin, un chef-d’œuvre comme source d’inspiration

Tout le monde a sûrement déjà vu « L’histoire sans fin », ce merveilleux film des années 80 qui a captivé petits et grands en faisant l’apologie de la lecture des vrais livres. Tous, nous avons vibré au rythme des aventures d’Atréju, nous avons versé une larme à la mort de son cheval, Artax, et nous avons été soufflés par la mise en abîme finale qui montre Bastien forcé de discuter directement avec les personnages de l’histoire qu’il lisait jusque-là. Et cette ultime transgression de la frontière entre réel et imaginaire est une des principales sources d’inspiration du projet « Rêve aux lettres ». En effet, à travers nos histoires interactives, nous essayons de reproduire, pour tous les nouveaux lecteurs, la magie de ce moment unique. Alors, à l’occasion des 35 ans de la publication du roman de Michael Ende et à l’occasion des 30 ans de la sortie du film de Wolfgang Petersen, nous avons tenu à rendre hommage à cette œuvre qui, plus que tout autre, a inspiré les fondements du projet « Rêve aux lettres ».

 

Bastien lit l'histoire sans finSi c’est par le film que beaucoup de monde a découvert « L’histoire sans fin », nous nous devons de commencer par évoquer le livre, naturellement beaucoup plus riche, plus complexe et plus profond que le film de Wolfgang Petersen.

Une histoire à la frontière entre le réel et l’imaginaire

Publié en 1979, ce roman allemand de Michael Ende est chargé d’une dimension absolument inédite à l’époque, et encore jamais égalée aujourd’hui. Ce livre nous plonge dans une mise en abîme époustouflante qui interroge profondément le lecteur sur ce qu’il juge être réel ou imaginaire, et surtout sur sa propre capacité à franchir cette frontière mentale. Et c’est dès les premiers caractères du livre que cette étonnante frontière va apparaître.

 

Pancarte à lenvers au début de l'histoire sans finBastien, un jeune garçon mal dans sa peau et qui n’a vraiment rien pour lui, lit la pancarte affichée sur la porte d’une libraire depuis l’intérieur de la boutique et, dès le début, regarde donc les choses sous un angle inattendu. Et c’est cette expérience que nous allons être amenés à partager en ouvrant avec lui les lourdes pages du livre « L’histoire sans fin », qu’il vient de dérober dans la librairie. Le héros commence ainsi la lecture du même livre que nous, pourtant, le sien commence différemment, puisqu’il y est question de Mange-Pierre, de feu follet et d’un Tout Petit. Ces étonnantes créatures se racontent comment des bouts de leur pays ont subitement été dévorés par un étrange vide : le néant. Elles se rendent toutes à la Tour d’ivoire afin de demander l’aide de la jeune impératrice. Là nous apprenons que l’impératrice est malade et qu’un jeune chasseur Peaux-vertes, prénommé Atréju, doit partir en quête de celui qui pourra guérir l’impératrice, et tout Fantasia avec elle. Le médaillon de l'AurynC’est « La grande quête » dans laquelle nul ne pourra l’aider, nul ne pourra le conseiller et où les armes ne seront d’aucun secours. Personne ne sait vers où il doit partir ni combien d’années la quête durera, peut-être toute sa vie. Il portera Auryn, le médaillon de l’impératrice, représentant deux serpents entrelacés qui se mordent mutuellement la queue, et partira sur-le-champ vers l’inconnu.

 

En parallèle, nous suivons les interrogations, les hésitations et les découragements de Bastien, qui continue sa lecture et ne peut plus s’en détacher. Et, au cours du voyage, d’étonnants incidents arrivent.

 

« Bastien poussa un léger cri de frayeur

Un hurlement de frayeur résonna à travers la crevasse, renvoyé en écho par les deux parois. Ygramul tourna son œil vers la gauche, puis vers la droite, pour voir s’il n’y avait pas là un second intrus, car ce cri ne pouvait pas avoir été poussé par le jeune garçon qui se tenait devant elle, comme paralysé par l’épouvante. Mais il n’y avait personne.

Se pourrait-il que ce soit en fin de compte mon propre cri qu’elle ait entendu ? se demanda Bastien, profondément troublé. C’est pourtant tout à fait impossible. »

 

La plus formidable mise en abîme de toute l’histoire de la littérature

Atreju devant Morla la vénérableDes marais de la désolation à la Vénérable Morla, d’Ygramul au Dragon de la Fortune, d’Engywuck jusqu’aux trois portes qui mènent à l’oracle Uyulala, Bastien poursuit sa lecture, découvre les richesses en péril de Fantasia et s’attache à Atréju, ce héros auquel il aimerait de plus en plus ressembler. Alors, face à la seconde porte, un grand miroir, l’impensable se produit :

 

« Cependant, au lieu d’une image terrifiante, il vit quelque chose à quoi il n’était absolument pas préparé et qu’il ne pouvait pas comprendre. Il vit un gros garçon au visage blême – à peu près de son âge – assis, les jambes croisées, sur une pile de nattes et en train de lire un livre. Il était enroulé dans des couvertures grises et déchirées. Les yeux de ce garçon paraissaient grands et leur expression très triste. Derrière lui, on discernait dans la lumière crépusculaire quelques animaux immobiles, un aigle, une chouette et un renard et, un peu plus loin, un objet brillait qui ressemblait à un squelette blanc. On ne pouvait pas l’identifier précisément.

 

Bastien sursauta quand il comprit ce qu’il venait de lire. C’était lui ! La description coïncidait dans ses moindres détails. Le livre se mit à trembler entre ses mains. Cette fois, les choses allaient décidément trop loin ! Il était pourtant absolument impossible que se trouvât dans un livre imprimé une réalité qui n’existait qu’à l’instant même et pour lui seul. N’importe qui d’autre, arrivé à cette page, lirait la même chose. Ce ne pouvait être qu’un hasard insensé. »

 

Bastien rejette l'histoire sans finCar au fur et à mesure de l’histoire, c’est bien Bastien qui devient le héros de l’aventure. C’est lui qui passe concrètement les épreuves en poursuivant sa lecture malgré la peur qui le tenaille, c’est à lui que sont réellement destinés tous les conseils et tous les encouragements, car c’est finalement lui, l’enfant du monde des hommes, qui peut sauver Fantasia en donnant un nouveau nom à l’impératrice. Le lecteur du livre est le véritable héros, s’il a le courage d’accepter cette nouvelle réalité et de franchir cette déraisonnable frontière. Et cette dernière épreuve est bien la plus difficile. Après avoir compris qu’Atréju, qui pensait avoir échoué, avait finalement accompli sa mission en ramenant Bastien auprès de l’impératrice, il reste encore un dernier pas à franchir, un pas que notre trouillard de héros refuse de faire. L’impératrice se retrouve alors contrainte d’aller chercher le Vieux de la Montagne Errante, qui écrit l’Histoire sans fin au fur et à mesure qu’elle se déroule, pour lui demander de relire l’histoire à partir de la première page. Et à la surprise de Bastien comme du lecteur, cette première page ne commence pas avec le Mange-Pierre et les autres créatures qui vont voir l’impératrice, mais avec une pancarte lue à l’envers sur la porte d’une librairie.

 

« NOISACCO’D SERVIL
rebnaeroK darnoK lraK : eriatèirporP

Telle était l’inscription que l’on pouvait lire sur la porte vitrée d’une petite boutique, mais elle ne se présentait de la sorte que pour celui, qui de l’intérieur de la pièce sombre, regardait au-dehors à travers la glace. Dehors, c’était un matin gris et froid de novembre et il pleuvait à verse. Les gouttes dégoulinaient le long de la paroi de verre, par-dessus les lettres tarabiscotées »

 

couverture du livre l'histoire sans finL’histoire sans fin n’est pas le livre lu par Bastien, mais celui que nous lisons nous. Son livre est contenu dans notre livre. Son histoire propre, jusque-là écrite en gras, apparaît désormais sous la même forme que ce que nous pensions être l’histoire sans fin. Et notre livre est-il également contenu dans un autre livre ? … Mais, alors, le Vieux poursuit sa lecture, racontant le vol du livre par Bastien, le départ d’Atréju pour la Grande quête, le passage des trois portes, la rencontre entre Bastien et l’impératrice, l’arrivée auprès du Vieux de la montagne Errante, la lecture de l’histoire sans fin par ce dernier qui recommence encore, dans une boucle que plus rien ne peut arrêter à part Bastien, en donnant enfin un nouveau nom à l’impératrice.

 

Du livre au film, deux œuvres discordantes

Et c’est là que démarre la seconde partie du livre, durant laquelle Bastien, passé de l’autre côté du livre, hérite de l’Auryn et reconstruit Fantasia en faisant des vœux. Ces vœux lui permettent de devenir tout ce qu’il a toujours rêvé d’être, mais pour chacun, il doit payer un prix et ses souvenirs disparaissent, l’éloignant ainsi inexorablement de ses amis et de toute chance de rentrer un jour chez lui. S’en suivront de multiples aventures, une bataille épique au pied de la Tour d’ivoire et un voyage au bord de la folie. Beaucoup moins connue, la suite de l’histoire est très différente de la première partie, mais également remplie de références et d’enseignements merveilleux que nous ne décrirons pas ici davantage afin de vous laisser encore quelques bonnes raisons de lire ce fantastique livre !

L'affiche du film l'histoire sans finEn effet, le film éponyme, amplement simplifié, raboté et romancé s’achève lorsque Bastien donne son nouveau nom à l’impératrice, recréant ainsi Fantasia et poursuit ses vœux dans le monde réel. Malgré cette fin fortement discordante, le film apporte une nouvelle pierre à la mise en abîme originelle. En effet, lorsqu’Atréju annonce à l’impératrice qu’il a échoué, celle-ci le rassure en l’informant qu’il a bien apporté l’enfant avec lui. Elle ajoute que beaucoup d’autres sont venus avec lui, suivent son histoire et que tous sont là et écoutent chaque mot qu’ils sont en train de prononcer. Le spectateur est donc directement partie prenante de l’Histoire sans fin. Malgré tout, cette transmission se fait à travers un média simplifiant, le cinéma et c’est à l’exact opposé du message que souhaitait faire passer Michael Ende, en démontrant la richesse infinie du livre par rapport aux films et aux jeux vidéo. C’est la raison pour laquelle Michael Ende s’est opposé à la réalisation d’un film mettant en image son Histoire sans fin et pourquoi il a toujours refusé d’apparaître au générique.

 

Nous nous refusons à évoquer les films suivants qui ne méritent aucunement d’être associés à ces deux premières œuvres d’une qualité indiscutable. Et il y a tant à dire et à raconter sur l’Histoire sans fin, que cela pourrait également être sans fin. La lecture de ce livre est une expérience unique qui a marqué très différemment l’ensemble de ses lecteurs. Le visionnage de ce film intelligent a également semé le trouble dans l’esprit de toute une génération, et toute cette magie fonctionne encore aujourd’hui. Car, à travers le livre comme le film, c’est notre société qui est prise à partie. Sa tendance au matérialisme, au rationalisme, à l’individualisme, et l’inexorable disparition du romantisme. Les merveilleuses constructions de l’imaginaire ne sont plus considérées que comme des mensonges par les humains, et c’est cette disparition de toute croyance dans les rêves qui crée le néant. A contrario, c’est en utilisant son imagination que Bastien redonnera vie et enrichira à nouveau Fantasia, car le pouvoir de l’imagination est sans limite, tout comme l’est Fantasia.

 

La tour d'ivoir de fantasia

De l’Histoire sans fin au projet Rêve aux Lettres

Cette histoire est singulière, car elle met des mots sur un fantasme littéraire très répandu, celui de briser la frontière entre rêve et réalité et d’entrer en contact avec les personnages de l’histoire que l’on lit. Qu’un livre soit unique pour chaque lecteur, que les personnages du livre s’adressent au lecteur, l’appellent par son prénom et le connaissent, que le lecteur soit finalement le véritable héros du livre, qu’il ait une incidence directe sur l’histoire, qu’il entre corps et âme dans l’histoire pour que le rêve devienne finalement réalité. C’est en grande partie ce que nous faisons également avec Rêve aux Lettres. Pour cela, nous utilisons deux astuces : d’une part, le livre se présente sous forme d’une correspondance postale, ainsi, il peut bien être écrit spécifiquement pour chaque lecteur et s’adapter à leurs réponses comme à leurs désirs ; d’autres parts, un logiciel informatique puissant qui permet de gérer des histoires tentaculaires dans lesquelles le lecteur puisse jouer un véritable rôle et tiennent concrètement les commandes. Jusque-là, seuls des bouts de ce fantasme avaient été mis en œuvre, par la personnalisation ou par l’interaction ; mais toujours de manière parcellaire et clairement trop artificielle. Avec Rêve aux Lettres, nous franchissons une nouvelle frontière en créant, pour chaque lecteur, une expérience plus proche que jamais de l’aventure vécue par le jeune Bastien dans son « Histoire sans fin ».

Henri Gonce

Henri Gonce

Bibliovore, rêveur et écrivain, Henri, prend sa plume pour enchanter les petits lecteurs d'Epopia

9 réactions sur “L’histoire sans fin, un chef-d’œuvre comme source d’inspiration

  • 18 août 2014 at 7 h 16 min
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    Très bel article sur une œuvre magistrale qui à mondialement influencé toute une génération. Merci pour ce petit retour en enfance qui m’a appris pleins de choses.

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  • 18 août 2014 at 13 h 45 min
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    Un grand merci d’éveiller pour moi cette petite madeleine de mon enfance.
    Je découvre grâce à vous l’existence d’un livre de l’Histoire sans fin, beaucoup plus riche que ce que les films nous avaient donné à voir et je dois avouer que je trépigne d’impatience de me lancer dans cette nouvelle lecture. Le livre est commandé, Michael Ende, j’arrive !
    Merci beaucoup !

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  • 20 août 2014 at 12 h 18 min
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    L’Histoire sans fin est bien plus qu’un livre de littérature jeunesse, c’est un monument de la littérature fantastique. Le premier film est une très belle réussite. Les films suivants sont très décevants, quand ce ne sont pas de complets foutages de gueules.

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    • 21 août 2014 at 11 h 38 min
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      Il y a une très bonne critique des films issus de l’Histoire sans fin qui démontre la grandeur du premier opus, qui tente de sauver les meubles du second et qui détruit littéralement le troisième. Je vous invite à regarder ça !

      Critique de l’Histoire sans fin – Film 1 – en 2 parties :

      Critique de l’Histoire sans fin – Film 2 :

      Critique de l’Histoire sans fin – Film 3 :

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  • 21 août 2014 at 17 h 21 min
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    Je ne peux pas me remémorer cette scène dans les marécages de la désolation sans laisser couler une petite larme sur ce pauvre Artax ! Traumatisme d’enfance majeur !

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    • 21 août 2014 at 23 h 27 min
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      Tu m’étonne !
      La mort d’Artax est considérée comme la 5ème scène la plus triste de notre jeunesse !
      Référence: The Nostalgia Critic

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    • 22 août 2014 at 7 h 29 min
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      Souvenirs souvenirs !

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  • 22 août 2014 at 7 h 33 min
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    Comment pouvez-vous parler du film sans évoquer le thème musical « The neverending story » ? Mythique !

    Ah ah ah, maintenant, ça ne sortira plus de vos têtes !

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  • Pingback: L’histoire sans fin parodiée ! | Le blog Rêve aux Lettres

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