Apprendre à lire avec la méthode globale ou la méthode syllabique ?

Depuis quelques années, la hache de guerre est déterrée entre les gouvernements successifs, les pédagogues, les professeurs des écoles et les parents d’élèves. L’éducation nationale déclare que plus de 10% des enfants ont des problèmes de lecture à la fin du primaire et le coupable est tout trouvé : la méthode d’apprentissage de la lecture. Revenons rapidement sur cette polémique et essayons d’y voir un peu plus clair.

Salle de classe

Le souci premier, c’est que dans cette polémique incessante, on nous rebat les oreilles à coups de concepts que l’on n’explique jamais. Revenons donc d’abord en quelques lignes sur les méthodes.

Mais qu’est-ce que c’est que la méthode globale ?

Il existe deux grandes familles méthodologiques pour la lecture, les méthodes phoniques et les méthodes non phoniques. Et, au sein des méthodes phoniques, on trouve également deux stratégies pédagogiques : les méthodes analytiques et les méthodes synthétiques. Bref, ne croyez pas que ce débat est aussi manichéen qu’il en a l’air, car, en France, ce que l’on appelle méthode globale et ce que l’on appelle méthode syllabique sont très peu utilisés avec nos enfants. En effet, la grande majorité des enseignants utilisent des méthodes phoniques dites mixtes, de type analytique.

 

Tableau des méthodes de lecture
Source : SOS Education

Pour éclaircir les choses, rappelons que la méthode dite syllabique est en fait une méthode phonique synthétique. Elle part de la plus petite unité, la lettre, et l’associe à un son, puis les sons entre eux pour former des syllabes et enfin les syllabes entre elles pour former des mots. C’est cette lente remontée que l’on appelle la méthode synthétique. La méthode syllabique est très stricte et ne permet pas d’introduire de texte rapidement.

Il existe également de nombreuses autres méthodes phoniques qui vont plutôt prendre, comme base de départ, un mot connu, puis, parfois le découper en syllabes et en lettres associées à des sons, ou alors ne pas chercher l’association son/lettre, mais s’arrêter à un niveau de granularité plus élevé. Les possibilités et les manières d’appliquer ces méthodes sont très nombreuses. On parle alors plutôt de méthodes analytiques ou de méthodes mixtes.

Enfin, la méthode dite globale est une méthode non phonique ou idéo-visuelle. Certains la comparent à l’apprentissage de la reconnaissance des idéogrammes chinois. Pourtant, une grande partie de cette méthode semble être plus fantasmée que réelle. En effet, personne ne demande à un enfant de retenir 10.000 mots de vocabulaire en apprenant uniquement la forme du mot. En effet, bien trop de mots français ont des silhouettes comparables et les différences ne sont pas suffisamment  marquées pour permettre leur différenciation. Si une partie de la méthode repose donc sur la reconnaissance des mots connus, cela reste un raccourci à prendre avec beaucoup de précautions.

Comment apprend-on réellement à lire à  nos enfants ?

C’est là que le sujet devient amusant parce qu’en France, ce que l’on appelle méthode globale ou méthode syllabique est particulièrement marginal. La très grande majorité des enseignants utilisent une méthode mixte ou alors un mélange entre ces différentes méthodes, de manière plus ou moins réfléchie. On peut dire qu’à défaut d’avoir une méthode clairement établie et dont l’efficacité est prouvée, les instituteurs bricolent leurs propres méthodes selon ce que leur dictent leurs expériences, leurs connaissances et leur bon sens.

D’après une étude datée de 2013 :

  • 81% des enseignants utilisent une ou des méthodes mixtes,
  • 15% bricolent leur propre méthode et leurs propres supports,
  • 4% des enseignants utilisent la méthode syllabique.

Mais qui donc utilise la méthode globale ? Eh bien, apparemment pas grand monde, ou en tous cas personne n’utilise la méthode globale seule. Autant dire que tirer à boulets rouges sur l’école en l’accusant de rendre nos enfants incultes à coups de méthode globale est inutile. Nos écoles et nos professeurs n’utilisent pas de méthodes globales pures !

Il est par contre intéressant de noter que dans toutes les classes françaises, à un moment ou à un autre, les enfants apprennent l’articulation son/lettre, selon une méthode ou une autre. La méthode de notre enfance n’a donc pas disparu, mais est faite d’une manière différente, plus ou moins tard dans l’année, et plus ou moins fréquemment au cours de l’année. Loin du débat caricatural qui a lieu dans notre société, c’est bien dans ces différences de rythmes et d’intensité que pourrait finalement résider toute la différence.

Alors, méthode globale, méthode syllabique ou méthode mixte ?

Une fois que l’on a un peu déconstruit le débat, la question reste brûlante : quelle méthode utiliser pour assurer la réussite de nos enfants ? Afin de répondre à cette question, nous avons longuement parcouru les publications scientifiques existantes sur le sujet. Nous allons revenir ici sur les quatre études qui ont fait couler le plus d’encre.

Le Bigbang syllabique américain

À la fin des années 90, à la demande du Congrès américain, est entreprise une méta-analyse des 38 études les plus rigoureuses sur le sujet. Les résultats sont sans appel : en moyenne, l’utilisation de méthodes phoniques est bien plus efficace, et notamment pour les élèves issus de milieux défavorisés, connaissant généralement de plus grandes difficultés. Il est cependant important de noter que le découpage entre méthodes phoniques et non phoniques a été fait à la hache, répartissant les différentes méthodes mixtes de manières plus ou moins aléatoires. Et dans ce découpage, il est difficile de savoir ce qui se réfère à la méthode syllabique stricte. Néanmoins, à la lumière de ces informations, à partir de 2000, le gouvernement américain a clairement privilégié les approches phoniques dans ses écoles. Et ce sont ces résultats qui ont ouvert la polémique actuelle sur la pédagogique à la française.

Article sur Rhona Johnston dans MarianneLa révolution syllabique anglaise

De 1995 à 2004, le professeur de psychologie Rhona Johnston (Université de Hull) a mené une grande étude permettant de différencier l’efficacité entre la méthode phonique synthétique (syllabique) et les méthodes analytiques (mixtes). Ce sont donc 90 élèves, puis plus de 300 élèves qui seront étudiés à la loupe durant toute leur scolarité. Cette fois, les résultats sont encore plus extraordinaires. Les enfants utilisant la méthode  syllabique avaient un niveau de lecture en avance de 3 mois et demi sur le niveau moyen des élèves. A contrario, les classes utilisant les méthodes mixtes et globales accusaient un retard de lecture de 5 à 6 mois, soit une année scolaire de différence avec le groupe syllabique ! On estime que grâce au changement de méthode appliqué suite à cette étude, le taux d’élèves quittant l’école primaire avec des lacunes en lecture est passé de 28% à 6% entre 1997 et 2006.

À la lecture de ces deux études, bon nombre de gens se sont fait une religion. La méthode syllabique est clairement la meilleure, il faut à tout prix l’imposer dans nos écoles françaises. Il existe cependant un énorme biais qui ne vous aura pas échappé. Toute cette production scientifique s’appuie sur l’apprentissage de l’anglais. Le français est une langue très différente, dans sa structure, dans ses sons ou dans son vocabulaire. Et rien ne prouve que ce qui fonctionne pour une langue fonctionne de la même manière pour une autre. S’il faut donc s’inspirer de ces recherches pour entreprendre des études spécifiques à l’apprentissage français, il ne faut surtout pas en tirer des conclusions hâtives.

Une étude française controversée

Une étude menée jusqu’en 2013, par l’Université de Versailles, sous la direction du professeur Jérôme Deviau, a identifié la méthodologie utilisée par 215 classes et a fait passer un test de lecture à l’ensemble de ces élèves. Encore une fois, la méthode syllabique remporte le pompon. Néanmoins, cette étude a été controversée, car on y a décelé plusieurs biais (pas de contrôle de la méthodologie réellement utilisée en classe, pas de test avant le début de l’étude,  des suppressions contestables des résultats dits déviants). De plus, cette étude magnifiait les résultats obtenus par les 4% d’élèves sensés utiliser la méthode syllabique, faisant reposer finalement les conclusions sur une toute petite cohorte.

Une étude française très attendue

Le professeur Giroux, de l’Université de Clermont-Ferrand, a entrepris une nouvelle étude à grande échelle. 3.000 élèves ont été évalués au début de l’étude et 138 classes seront ainsi suivies finement dans leurs pratiques concrètes. En juin 2014 sera organisée une seconde évaluation de ces élèves et, alors, peut-être commencerons-nous à y voir plus clair sur l’efficacité des méthodes d’apprentissages de lecture de la langue française.

Nous espérons avoir éclairé un peu le débat et répondu aux questions que vous vous posiez. De tout cela, retenez à minima que personne n’enseigne la méthode globale stricte et que personne n’enseigne la méthode syllabique stricte. Et chaque jour dans nos stratégies de lecture, notre cerveau utilise les mécanismes de ces deux méthodologies, certainement utiles de par leurs complémentarités. Rendez-vous fin 2014 pour une analyse des résultats de l’étude Giroux !

Pour approfondir le sujet :

Rémy Perla

Rémy Perla

Papa de 2 enfants, engagé dans la révolution éducative depuis plusieurs années, Rémy Perla est l'inventeur de l'innovation littéraire "Epopia"

8 réactions sur “Apprendre à lire avec la méthode globale ou la méthode syllabique ?

  • 22 septembre 2013 at 9 h 47 min
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    Explications très claires sur un sujet particulièrrement complexe et explosif. Merci pour vos lumières.

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  • 28 décembre 2013 at 9 h 48 min
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    Ça y est, tout s’éclaire, je comprend enfin de quoi on nous parle depuis tant de temps. Cet article devrait être reconnu d’utilité publique :)

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  • 22 août 2014 at 19 h 49 min
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    Du coup, que donnent les résultats des dernières études ? En savons-nous enfin un peu plus ?

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  • 29 décembre 2015 at 15 h 14 min
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    Contrairement à ce que dit l’article, la méthode globale est une méthode phonétique.

    => http://www.scienceshumaines.com/lecture-la-querelle-des-methodes_fr_1037.html

    Mais elle est confondue avec la méthode idéo-visuelle dite d’approche globale de la lecture. Elle a été initiée par Jean Foucambert et l’Association française pour la lecture dans les années 70 en reprenant de façon très partielle et caricaturale quelques points de la méthode globale notamment de Decroly.

    Ainsi, cest cette méthode idéo-visuelle qui est décriée, et non pas la méthode active et globale de l’Education Nouvelle.

    Le débat médiatique contre la méthode globale n’est pas pédagogique, il est idéologique : traditionaliste vs progressisme.

    D’une manière générale, les recherches en psychologie de l’apprentissage, en psychologie cognitive (Goigoux, 2000) et en neuroscience, liée à la philosophie empirique et techno-scientiste (expérimentation, observer/mesurer a priori), soutiennent largement la méthode alphabétique. C’est ce que défend les politiques traditionalistes (méritocratie) d’une part et le monde néolibérale (sélectionnisme : Herbert Spencer, Alfred Binet, Francis Galton) d’autre part.

    A contrario, les pédagogues progressistes de l’Education Nouvelle dont le grand psychologue français Henri Wallon vont de part leur vision complexe et dialectique, puis de leur expérience (le regardé/concret réel et abstraction/théorie) à la méthode globale.

    Comme le dit l’article, la méthode globale dite aussi analytique à l’état pur n’existe pas. Il existe ainsi une dialectique analytique/synthétique. C’est justement cette dialectique qu’apporte les pédagogues de l’éducation nouvelle, en plus de l’apport du développement psychologique de l’enfant. C’est en cela que c’est une méthode active et globale.

    Sinon, contrairement à la méthode syllabique, la méthode globale est véritablement une méthode de lecture.

    => http://michel.delord.free.fr/syll-glob.pdf

    Voilà pour les petites corrections.

    Et merci pour cet article intéressant.

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  • 25 août 2017 at 13 h 10 min
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    Bonjour,

    Je suis Frédérick, le graphiste de SOS Education, et j’ai trouvé votre article https://blog.epopia.com/apprendre-a-lire-avec-la-methode-globale-ou-la-methode-syllabique/ via google images.
    Vous utilisez du contenu de SOS Education pour votre article, ce qui ne nous dérange en aucun cas, mais pourriez-vous nous citer au moins en source, s’il vous plaît ?
    Ce sera aimable de votre part et plus juste. Nous ferions de même si nous utilisions du contenu qui vous est propre.

    Merci d’avance.

    Votre travail est très intéressant.
    Bonne continuation.

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    • Plume
      28 août 2017 at 11 h 05 min
      Permalink

      Bonjour Frédérick,

      Je vous remercie pour votre message et nous excuse si cela n’était pas suffisamment mis en avant.
      Nous avions déjà cité nos sources avec un lien vers votre site mais comme l’article date, le lien tombe aujourd’hui en erreur 404. Avez-vous un lien peut être à jour ?
      Nous avons ajouté une légende sur le tableau utilisé.
      Magiquement vôtre,
      Plume

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